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L’IMPOLIGRAPHE : Mauvaise Grèce

mercredi 8 juillet 2015 par Pascal Holenweg

Font chier, les Grecs. On leur explique posément, sagement, qu’il faut qu’ils écoutent ceux qui savent (et qui ont la clef du coffre), qu’ils fassent ce qu’on leur dit de faire s’ils veulent rester dans la famille, et qu’est-ce qu’ils font, les Grecs ? Ils n’en font qu’à leur mauvaise tête de Grecs. Sous prétexte de démocratie. Et sous prétexte qu’ils l’auraient même inventée, la démocratie, alors que tout le monde sait que la démocratie, elle a été inventée le 1 er août 1291 sur une prairie à vaches au bord du lac des Quatre-Cantons. Même que la démocratie, les Grecs, au long de leur histoire récente, ils en ont plus souvent payé l’absence (sous Metaxás, puis sous l’occupation allemande, puis lors de la guerre civile, puis sous le régime des colonels...) que célébré la présence.

Font chier, les Grecs. Va falloir qu’on la leur apprenne, la démocratie. Mais la vraie, celle qui respecte les zexperts, celle qui ne fait pas de politique, surtout pas. D’ailleurs, faudrait changer de mots, parce c’est un mot grec, « démocratie »... comme « politique », d’ailleurs (mais c’est un gros mot, « politique »). Bon, d’accord, « oligarchie », c’est aussi un mot grec. Et « aristocratie ». Et « kleptocratie ». Et « technocratie »... Z’ont inventé les mots pour tout, les Grecs, même pour ce qui leur tombe dessus. Et va bien falloir qu’on s’y résolve, à purger nos langues de tous leurs hellénismes. A ne plus parler de « démocratie », mais de Volkskraft , ça sonne mieux au Bundestag... Et faudra trouver pour l’Europe elle-même un autre nom : porter celui d’une héroïne grecque, enlevée par un dieu grec et mère d’un roi crétois, ça fait désordre. Surtout quand en plus on a fait de son diminutif le nom d’une monnaie dont on entend bien priver les Grecs…

Font chier, les Grecs. C’était si simple, avant qu’ils ne viennent mettre le souk dans nos règles. A faire de la politique quand on ne leur demande que d’équilibrer leurs comptes. Ou plutôt les nôtres, parce qu’à vrai dire, leurs comptes à eux, on s’en fout. Ils ont des dettes, eh bien qu’ils les paient. En faisant les poches de leurs retraités et de leurs chômeurs plutôt que celles de leurs armateurs et de leur Eglise. La dette grecque s’élève à 322 milliards d’euros. Soit 177% du produit intérieur brut grec. C’est beaucoup ? Voui, c’est beaucoup. Et puis quoi ? elle est faite de quoi, cette dette, et elle est à l’égard de qui ? Et elle a servi à payer quoi ? « Une majorité de Grecs risquent fort de défier l’autorité de leurs créanciers », titrait la Tribune de Genève du 2 juillet... parce que d’être créancier, ça donne une autorité ? « oxi » , ont répondu près de deux Grec-que-s sur trois, malgré toutes les pressions, et une propagande attisant les peurs pour qu’au lieu de dire oxi ils disent nai . Parce qu’en plus, pour dire oui, ils disent nai et quand ils disent oxi , ils disent non ? Ils le font exprès, à compliquer la tâche de nos sagaces commentateurs, ou quoi ?

« Au peuple de parler sans pression ni chantage », a déclaré Alexis Tsipras, en annonçant le référendum de dimanche. Sans pression ni chantage ? Il se croit où le gauchiste ? Ils s’en sont donné à cœur joie, les zexperts de la démocratie responsable (et la quasi-totalité des médias grecs) et les porteparole de l’Europe institutionnelle, avant le référendum grec – tel l’expert cité par la Tribune de Genève du 3 juillet, qui nous a sorti un péremptoire « le référendum grec de dimanche n’aura aucune valeur reconnue par toutes les autorités et parties concernées. Il n’aura que celle que chacun voudra bien lui donner ». C’est vrai, ça, quoi : un prononcement populaire par référendum, avec une majorité de plus de 60% pour dire ce qu’on n’avait pas envie de s’entendre dire, ça a de valeur pour qui ? le peuple lui-même, bien sûr, mais c’est pas une « autorité » le peuple. Et, qu’on se le dise, ça n’est une « partie concernée », le peuple, que si une « autorité » lui en accorde le droit. Quelle « autorité » ? On s’en fout. Une autorité, c’est tout. Faut toujours une autorité qui fasse autorité pour autoriser le peuple à être une « partie concernée ». Parce que sinon, le peuple, c’est rien qu’un amas. Un chaos (ah merde, « chaos », encore un mot grec... pas un chaos, alors, mais un désordre). Et puis, il y a ce ministre allemand des Finances allemandes et circonvoisines, Wolfgang Schaüble, qui a déclaré que quel que soit le résultat du scrutin grec, « l’objet même de ce scrutin n’existe plus et n’a même jamais existé ». Et le sujet du scrutin, alors, le peuple grec, il existe encore ? a-t-il jamais existé ? A-t-il seulement le droit d’exister, un peuple qui ne veut pas faire ce que tout le monde lui dit de faire ? De ne pas voter comme Monsieur Juncker et Madame Merkel et Monsieur Flanby voulaient qu’ils votent ?

Ce n’est pas que « le peuple ait toujours raison », il lui arrive même assez souvent de se mettre l’urne dans l’œil, c’est qu’en démocratie, il est le seul à avoir, légitimement, le droit d’avoir tort. Et là, en plus, il n’avait pas tort de donner mandat à son gouvernement de ne pas signer n’importe quoi avec n’importe qui.

On sait bien qu’il n’y a pas 61% de révolutionnaires (de gauche) en Grèce depuis dimanche. Que dans les 61% de « non », il n’y a pas que ceux des partisans et des militants de Syriza. Qu’il y a aussi ceux des souverainistes de droite, et ceux de l’extrême-droite carrément néo-nazie d’Aube Dorée. Et que les staliniens du KKE avaient appelé à l’abstention. Mais là, maintenant, on s’en fout des coalitions contre-nature et des momifications sectaires. Et plutôt que se dire que l’OXI gène, on respire ce bon coup salutaire d’air frais, qui ne résout peut-être aucun problème, qui n’en avait d’ailleurs pas la prétention, mais qui remet la démocratie sur ses pieds, en faisant passer la politique avant la comptabilité. Et le « non » d’une affirmation de dignité avant un « oui » de servitude volontaire.

Faute impardonnable, il est vrai.

Font chier, les Grecs.

Pascal Holenweg, conseiller municipal carrément socialiste en Ville de Genève.


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