Lettre à Didier Gille, auteur
Mercredi 17 février 2010 — Dernier ajout vendredi 19 février 2010

Je ne ramènerai rien de Bamako

Editions La Découverte, Paris 2009

Je viens de terminer, presque d’une traite votre roman, chronique, narration, biographie (je ne sais pas dans quelle catégorie classer cet admirable bouquin) « Je ne ramèrerai rien de Bamako ».

Suite à cette lecture, je ressens un besoin irrésistible de vous adresser un courrier (quelques lignes de mes sentiments, réflexions, pensées, sensations, que sais-je…).

J’espère que ce message vous parviendra et si tel était le cas que vous accepterez de prendre quelques instants pour le lire.

Permettez-moi d’aller presque directement au but et de ne pas passer trop de temps à préparer le terrain pour aborder le cœur de mon message. Si tel est le cas, je vous remercie par avance.

Très simplement, j’ai trouvé votre livre dans l’une des deux de mes librairies favorites (dans ce cas la librairie du boulevard à Genève) et le titre m’a immédiatement attiré et surtout le fait que le personnage principal n’y soit pas retourné pendant 17 ans (j’ai mis 24 ans pour y retourner, tout en rêvant pendant la totalité de l’intervalle).

Quelques jours plus tard, j’ai décidé de lire ce bouquin. En page 4, vous remerciez Dominique et Lydia (je sais que ce n’est ni moi, ni la personne avec qui je partage ma vie depuis fin 1982, juste après mon retour de mon premier voyage au Mali).

Je n’ai pas traversé le Sahara pour aller au Mali au début de l’année 1982. J’avais une raison d’y aller. J’avais obtenu une bourse pour être médecin assistant à la faculté de médecine de Bamako en santé rurale.

Mon lieu d’affectation Kolokani, à 150 km au Nord de Bamako. J’ai passé une année dans cette ville, vivant dans la concession de mon patron, qui était en fait l’espace « terrain » de son activité de professeur en santé publique de la faculté. Un coopérant français, qui ne parlait presque que bambara, qui vivait comme un bambara, ce qui signifiait que sa cour avait une ressemblance plus que certaine avec la cour de Sitan.

Je n’ai pas trouvé de mère, mais un grand frère et toute sa famille, Coulibaly. Je vous fais grâce de ce que cela a impliqué dans la logique des cousins de plaisanteries.

En 1982, j’étais un jeune et je devais le respect aux vieux.

Le cuisinier de l’équipe était un type formidable et son surnom était « Vieux ». Ce qui avait un impact fondamental dans la relation que j’avais avec lui.

Pour faire court, les Bambara sont devenus une partie de moi-même et j’ai « attendu » 24 ans avant de revenir à Bamako et au Mali.

C’était en 2006. Mon arrivée à Sénou, aéroport international, vous l’écrivez parfaitement dans le premier paragraphe de la page 311 [1] ; rien à y ajouter, si ce n’est que j’étais attendu par un type formidable, un ami, un père pour mes enfants et en particulier pour une de mes filles.

Entre temps, je suis devenu « vieux », un nouveau statut… mais le plus surprenant fut d’entendre une personne me dire 24 heures après mon arrivée : « toi, tu es un vrai malien », alors même que la langue bambara était redevenue pour moi aussi étrangère que le premier jour de mon premier séjour.

Pour faire court, je ne pensais pas qu’un bouquin un jour pourrait me transporter dans mon propre passé, dans ma propre histoire de façon aussi proche de « la réalité dont je me souviens ».

L’auteur a répondu à mon message et m’a écrit : « …Que vous vous soyez retrouvé dans cette histoire est un des plus beaux compliments que vous pouviez me faire.

Je connais Kolokani, j’y suis passé pour me rendre dans un petit village à proximité dont je ne connais pas le nom. Une belle expérience. Je vous souhaite encore de nombreux séjours dans ce beau pays et dans la concession de votre frère. »

Ce livre raconte le parcours en Afrique d’un jeune Bruxellois de vingt ans. C’est son premier voyage. Il débarque à Oran mais rien ne se passe comme prévu et les autorités algériennes l’expulsent… vers le Sud. Sans ressource, il passe un pacte improbable avec deux Maliens, expulsés eux aussi – mais de France – pour se rendre à Bamako. Ils voyagent comme les Africains les plus pauvres, dans des camions inconfortables, traversent des régions qui connaissent la famine, sont confrontés à la corruption des militaires. Il se trouve ainsi plongé dans une Afrique qui n’a rien à voir ni avec celle des guides touristiques ni avec celle des humanitaires pleins de bonne volonté. Arrivé à Bamako, Sitan, la mère d’un de ses compagnons de voyage, l’adopte. Il devient son fils blanc. Il découvre alors la vie quotidienne dans une concession malienne et apprend à l’aimer.

Revenu à Bruxelles, il garde le silence pendant dix-sept ans. Jusqu’à ce qu’il se décide à retourner à Bamako pour retrouver « sa » famille. Ce livre qui a toutes les qualités littéraires d’un roman passionnera ceux qui savent qu’il faut faire un long chemin avant de rencontrer les autres dans la dignité.

[1« Au moment précis où il franchit la porte ovale de l’avion, quelque chose de massif mais de fluide l’empoigne… un air si compact, si chaud, si insinuant qu’il pense d’abord à un artifice ; la chaleur des réacteurs peut-être… Il en reste interdit quelques secondes, sur le seuil de l’escalier mobile… Que se passe-t-il ? »

Voir en ligne : « Je ne ramènerai rien de Bamako » (extrait)