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Autour du Pot...

2005.

jeudi 20 janvier 2005 - 07h14

Sur le logo : Le pot au noir depuis Temenos photo de Dominique Wavre le 24 janvier 2004

Il ne faut pas tourner autour, il faut le traverser au plus court. Ce Front Inter-Tropical (FIT ou ZCIT, zone de convergence inter-tropicale) plus connu sous le nom de Pot au Noir, est un véritable pot de pus : il y vase des cordes, la girouette tourne aux quatre points cardinaux, il fait lourd, chaud, humide… et ça peut durer longtemps !

Pas de pot dans le Pot…

Le Pot au Noir se situe au-dessus de l’équateur, plus ou moins entre le 3° Nord et le 10° Nord : il est plus étendu en latitude à la hauteur de l’Afrique et se réduit en cône en approchant des côtes brésiliennes. Cette zone est l’un des coins les plus redoutés des navigateurs. Non pas qu’elle soit dangereuse, mais parce que, à coup sûr, elle met leurs nerfs à rude épreuve. Dans cette zone de transition où se convergent les alizés de Nord-Est de l’hémisphère Nord et les alizés du Sud-Ouest de l’hémisphère Sud, ce melting-pot de brises favorise un vrai « casino » météorologique. En effet, l’eau est proche de 25°C et le soleil équatorial provoque une très forte évaporation qui génère de gros nuages à extension verticale (cumulo-nimbus), de très rapides échanges thermiques entre la surface de l’eau et la limite de l’atmosphère (10 000 mètres), donc de fortes condensations et d’importants phénomènes électriques. C’est d’ailleurs dans cette zone (qui trouve aussi son équivalent dans le Pacifique) que se crée les cyclones aux plus fortes chaleurs estivales, entre août et octobre.

Pot-pourri

Il y a des tas de pots : des pots en tas, des pots tout rond, des pots lisses et des pots chiches, des pots dans le ciel, des pots cibles probables, des pots âgés et des pots en vain, des pots loterie, des pots à risées et des pots ternes, des pots « T » et des pots corne, des pots aérés, des pots chauds, des pots vaillants, des pots lémaniques anémiques, des pots mièvres… et dans tous ces pots, il y a des lueurs, des eaux, des airs, des gnons, des feux… mais avant tout, le Pot au Noir est un pot-pourri. Il faut être poète pour aimer un pot ! En fait, le Pot au Noir aurait hérité son nom d’une jarre, un pot qui dans les maisons capverdiennes, servait à stocker les détritus de toutes natures.
Dans les temps anciens, les navires marchands effectuaient la « triangulaire », c’est à dire partaient d’Europe chargés de bibelots et de breloques pour rallier l’Afrique afin de les échanger contre de « l’ébène » (esclaves noirs) puis traversaient l’Atlantique pour le Brésil. Puis plus tard, lorsque les routes passèrent par le cap Horn pour ramener le thé de Chine ou le nitrate du Chili, les trois-mâts devaient aussi « couper la ligne » (l’équateur) et donc franchir ce Pot au Noir tant redouté.
Et si les voiliers du Vendée Globe peuvent se déhaler par moins de cinq nœuds de vent, il n’en était pas de même pour ces bateaux de charge, lourds, aux voiles carrés, aux gréements complexes qui imposaient un grand nombre de gabiers pour « serrer la toile » dans les grains et pour la larguer dans les calmes. Virer de bord pouvait même obliger le commandant à mettre les chaloupes à l’eau pour tracter le bâtiment et certains capitaines n’hésitaient pas à faire souquer pendant des heures l’équipage sur les avirons afin de sortir plus vite de ce bourbier météo ! Certains navires sont ainsi restés plusieurs semaines encalaminés, n’arrivant même pas à parcourir 25 milles dans la journée… Car cette alternance sans fin de calmes sous un soleil de plomb et de grains parfois seulement gorgés d’eau, souvent violents et brusques, ne permettait pas à un équipage d’envoyer la toile du temps, que déjà le vent était aux abonnés absents ! Les Britanniques le nomment « Doldrums » c’est à dire « avoir le cafard », « être dans le marasme » ou « Horses latitudes » parce que les chevaux embarqués pour conquérir l’Amérique du Sud devenaient fous à cause de la chaleur, du manque d’eau, de la foudre… au point qu’il fallait parfois les abattre !

Noir, c’est noir

Noir, le pot ! En fait, tous les navigateurs savent actuellement prévoir la rentrée dans le FIT à quelques heures près grâce essentiellement aux images satellites qui donnent une vision de la couverture nuageuse. Mais les données strictement météorologiques sont rares : pas ou très peu de stations en Afrique ou au Cap-Vert, seulement quelques cargos qui envoient les caractéristiques du vent à heures fixes (mais celui-ci change tellement rapidement…) et quelques satellites qui collectent la température de l’eau et de l’air, la hauteur de la houle… Comme tous ces nuages se forment et se déforment au gré des échanges thermiques très localisés, il peut y avoir une bande de vent régulier à quelques milles seulement d’un autre point où le calme est total ! Impossible donc de définir une stratégie ni une trajectoire idéale dès que le bateau est entré dedans.
Et dedans, on ne sait pas toujours si on y est vraiment ou si ce ne sont seulement que les prémices. Pareil pour la sortie… Et comble de manque de pot, c’est en général de nuit qu’il donne signe de vie ! Certes, à moins d’une journée de mer, le marin voit au loin (jusqu’à 200 milles) une masse nuageuse compacte et noirâtre, des éclairs qui strient le ciel. Puis au fil de sa progression, les nuages se font plus présents, les grondements de tonnerre plus insistants, les zébrures plus éblouissantes. D’un coup, presque toujours à l’heure de l’apéritif (sic !), le ciel s’assombrit, une grosse pustule noire envahie l’horizon, le vent tombe sèchement pendant que la pluie dégouline à torrents, la mer relativement lisse lève brutalement un clapot court et chaotique, la girouette s’affole… et la nuit tombe.
S’ouvrent alors « les portes de l’enfer » : comme un pot d’échappement qui pétarade, 35 nœuds couchent le bateau, une avalanche dévale d’eau grosse, lourde, froide, une foudre illumine quelques secondes un spectacle apocalyptique en dardant la mer à quelques encablures de l’étrave. Sans parler des feux follets qui courent sur les haubans… Un vrai pot de feu ! Et il fait tellement noir après cet éclair qu’il est impossible de distinguer l’horizon : le navigateur a l’impression (très désagréable) de flotter sur du néant, d’être projeter dans l’infini cosmique sans plus aucun repère : le compas s’affole avec cette électricité statique, les feux de Saint Elme grésillent, le vent a déjà fait trois fois le tour du cadran. De quoi y perd le Nord !

Pot à terre et pot en mer

Le passage du Pot au Noir est logiquement plus aisé lors de la descente vers le cap de Bonne Espérance au mois de novembre que lors de la remontée depuis le cap Horn au mois de janvier-février. En effet, les alizés sont plus soutenus à l’automne qu’en hiver et donc sont positionnés plus bas en latitude dans l’hémisphère Nord et plus hauts dans l’hémisphère Sud pour s’étendre jusqu’au 35° Ouest de longitude. Le passage le plus étroit, sans trop rallonger la route (à l’aller comme au retour), se situe donc aux alentours du 25°-30° Ouest. Mais côté trajectoire, le plus court chemin est évidemment de se rapprocher des côtes africaines, à terre pour sortir du Pot au Noir avec un meilleur angle par rapport aux alizés d’Est. Bref, le choix stratégique est capital car un voilier du Vendée Globe peut rester entre deux et cinq jours dans ce marasme météorologique selon la vigueur du FIT et la longitude de la route suivie. De toutes manières, l’essentiel est de le traverser perpendiculairement : il ne faut jamais incurver sa trajectoire avant d’avoir confirmé sa sortie.
Et malheureusement cette année, la sortie risque fort d’être très, très loin car la situation météorologique sur l’Atlantique Nord n’est pas calée dans ses schémas habituels : l’anticyclone des Açores est proche de l’Europe, les dépressions atlantiques traversent très haut en latitude, des perturbations se glissent sous les Canaries et un marais barométrique sans vent s’installe sur les Antilles. Les trois leaders vont en baver : le podium pourrait bien se jouer dans le pot…

Dominic Bourgeois


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