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Après Hirschhorn, l’affaire Freysinger : le retour du populisme ?

mardi 25 janvier 2005 par Marco Polli

N’y aurait de place que pour des artistes de gauche ou en tous cas bien pensants ? Oskar Freysinger écrivain est-il la victime d’une nouvelle chasse aux sorcières ? La question se pose plus que jamais depuis que le sulfureux conseiller national UDC s’est vu interdire d’adhésion à l’Association des autrices et auteurs de Suisse (AdS). Qui, selon Freysinger, devrait admettre tous les auteurs de Suisse quel que soit leur bord politique parce qu’elle reçoit 560’000 francs de subventions annuelles de la Confédération. Enfin, serait-ce le grand retour de la censure ? C’est avec de telles questions qu’était annoncé le débat de mercredi 26 janvier organisé par Infrarouge. Un débat biaisé et à sens unique, de ce fait.

Alors reprenons ces arguments :

Le fait qu’une association soit subventionnée par l’Etat donnerait-il le droit à chacun d’en faire partie indépendamment de son adhésion à ses objectifs ? Evidemment non. Freysinger invoque son respect de « l’Etat et de la loi » comme s’il allait de soi qu’on puisse faire partie de droit de n’importe laquelle des dizaines de milliers d’associations subventionnées à un titre ou à un autre sans adhérer à leurs buts ni respecter leurs statuts. Personne ne crie à la « chasse aux sorcières », et à juste titre, lorsque l’UDC zurichoise exclut de ses rangs un parlementaire qui défend publiquement des positions contraires aux siennes, ou que le Parti radical menace de même le polémiste non moins « sulfureux » Leutenegger. On imagine mal une association de banquiers admettre en ses rangs une personnalité qui lutterait ouvertement en faveur de la suppression du secret bancaire et de la nationalisation des banques. Et tout le monde trouverait cela normal.

Quelle censure ? L’AdS n’est ni un subventionneur, ni un éditeur : elle n’a pas le pouvoir ni l’ambition d’empêcher de publier quoi que ce soit. Parler de censure en l’occurrence est tout à fait malhonnête, et la comparaison avec Thomas Hirschhorn abusive. Les propos publics et répétés d’Oskar Freysinger sont manifestement contraires aux statuts et à la charte de l’AdS. Et il le sait. C’est sa liberté. De même qu’il a tout loisir de créer une fédération d’écrivains « de droite », comme il le proclame. Jamais, à ma connaissance, l’AdS n’a envisagé de le lui contester.

Alors, faut-il être de gauche pour être écrivain ? L’AdS défend une conception humaniste de la culture et exprime une exigence à l’endroit de ses membres de ne pas contribuer à la discrimination de groupes humains que ce soit selon la couleur de la peau, la religion, la nationalité, le sexe. Comme beaucoup de gens de culture, les écrivains se sont demandé face à l’indicible horreur découverte à la fin de la Deuxième guerre mondiale : comment ça a été possible ? Quel rôle ont joué les écrits ? Quelle est la fonction et la place de l’art ? Quelle est la responsabilité des élites, en particulier des artistes ? Un autre polémiste d’origine autrichienne qui a fait dans un pays voisin la carrière dont on commémore ces jours-ci les conséquences, avait relaté ses fantasmes dans « Mon combat ». Cet ouvrage était-il une œuvre littéraire conférant à son auteur la qualité d’écrivain par le seul fait que ce fut un bestseller ? Les idées qu’il y professait étaient-elles devenues légitimes du moment qu’il avait été élu chancelier du Reich par le peuple ? C’est ce que semble revendiquer Oskar Freysinger pour lui-même et le leader de son parti Christoph Blocher, au titre d’élu et de politicien : une sorte d’immunité et de légitimité automatique.

Le Conseil d’Etat genevois a suspendu puis révoqué l’enseignant Hani Ramadan, bon enseignant au demeurant, parce qu’il estimait ses prises de positions publiques en faveur de la lapidation des femmes et de la charia incompatibles avec la mission de l’instruction publique. L’art. 4 de la Loi sur l’instruction publique genevoise donne une définition du rôle de l’instruction assez proche de celle de l’AdS. Il serait pour le moins hasardeux de qualifier de gauchiste la magistrate libérale Martine Brunschwig Graf qui a engagé la procédure, et de sectaire le Conseil d’Etat à majorité bourgeoise. Heureusement, l’humanisme n’est pas (encore) le seul monopole de la gauche. Si tel devait devenir le cas, il y aurait lieu de craindre le pire.

Freysinger est un imprécateur truculent qui sait mettre les rieurs de son côté. Inutile de dire que dans un débat télévisé placé sous de tels auspices, les défenseurs de l’AdS n’ont pas pesé lourd. M’est venue soudain à l’esprit l’image d’intellectuels, dans les années 1930, contraints de nettoyer le trottoir avec une brosse à dent sous le regard goguenard de SA les pouces plantés dans le ceinturon. Très drôle, non ? Et aussi une remarque d’un historien concernant la Shoah : elle a été rendue possible par une accoutumance progressive à l’inimaginable. Ainsi, la xénophobie, le sexisme, le racisme, qui sont des délits, deviennent subrepticement des opinions respectables par la complaisance de certains médias. Et lorsqu’ils sont contredits, les agresseurs se présentent comme des victimes.

De grâce, n’inversons pas les rôles :
l’intolérance à l’intolérance n’est pas l’intolérance. De même, la démocratie ne se réduit pas au droit de vote : c’est un ensemble de valeurs universelles qui méritent d’être défendues.


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