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Avec l’appât du tramway...

Agrandissement de Balexert

jeudi 22 juin 2006 par Vincent Kaufmann

Un crime contre l’urbanité en utilisant l’argument des transports publics...

Il y a quelques semaines, j’ai appris par la Feuille d’Avis officielle de la République et Canton de Genève que le centre commercial de Balexert déposait une demande pour s’agrandir encore. Balexert est le deuxième plus grand centre commercial de Suisse, il comprend actuellement 54’000 m2 de surface commerciale, dont un multiplex de cinéma de 14 salles, sa dernière extension date de 1999. Situé en couronne suburbaine genevoise sur la commune de Vernier, il est localisé à proximité d’une jonction autoroutière, ceinturé de grands axes routiers, et comporte un parking de 2000 places, actuellement en cours d’agrandissement. En dix ans, le volume de stationnement de Balexert a crû de 38% et 86% des clients s’y rendent en voiture, selon les études de marché du centre.

Pour construire un consensus politique autour de la nouvelle extension, les promoteurs utilisent l’argument des transports publics. L’extension, prévue au dessus de la route de Meyrin, serait ainsi idéalement située, puisqu’au dessus de la ligne de tramway centre-ville - Meyrin actuellement en construction. L’argument est manifestement porteur, car il coupe l’herbe sous les pieds des opposants écologistes potentiels qui peuvent difficilement arguer que le centre sera mal relié aux transports publics et utiliser leur droit de recours. De plus, l’ingrédient tramway semble susciter l’enthousiasme pour ce projet de la part du Conseiller d’Etat Vert Robert Cramer. Au-delà de la brillante opération tactique, il n’en reste pas moins que sur le fond, ce projet pose un certain nombre de problèmes d’aménagement du territoire et de mobilité. A ce titre, c’est un bon exemple du genre de problèmes que pose l’hypertrophie des Mall commerciaux, à Genève comme ailleurs en Suisse et en Europe en matière d’urbanisme commercial et de mobilité automobile.

Genève dispose d’un secteur commercial quantitativement surdimensionné au sein duquel la concurrence est acharnée. Or, ces dernières années ont vu la multiplication des grandes surfaces extérieures au centre-ville (agrandissement de Balexert précité ; complexe de la Praille), voire au canton (les Migros de Thoiry et d’Etrembières en France ; Chavannes-centre dans le canton de Vaud). Par rapport à ces implantations, nous sommes à un moment clé, car le centre-ville de Genève présente les symptômes du déclin de sa substance commerciale. La tendance est timide, mais le mouvement est là. Spengler a fermé, Tati reste vide après sa fermeture, les cinéma ABC (centre-ville) et Plaza ont mis la clé sous le paillasson pour ne citer que quelques exemples... Manifestement, la création de nouveaux grands centres commerciaux et autres multiplex de cinéma cannibalise l’existant. On pourrait arguer que ce fait n’est que le reflet de la loi du marché, que malheureusement les clients sont friands de ces offres et qu’on ne peut pas aller contre le progrès...

Les raisons de la croissance de la fréquentation des grands centres commerciaux sont malheureusement moins naïves. Une étude de marché réalisée il y a quelques années par Balexert auprès d’un échantillon représentatif de la population du canton de Genève indique que plus de la moitié des personnes qui ne se rendent jamais à Balexert le justifient par le fait qu’elles apprécient les commerces de leur quartier ou n’aiment pas les grands centres commerciaux. Si la fréquentation des grands centres augmente ce n’est pas essentiellement parce qu’ils correspondent aux aspirations profondes des consommateurs, mais beaucoup plus prosaïquement à cause des stratégies des distributeurs. Les grands centres commerciaux permettent aux distributeurs de faire des économies d’échelles en matière de logistique et de personnel : économiquement, mieux vaut exploiter deux très grandes surfaces que dix moyennes ! C’est tellement vrai que la plupart des enseignes de la grande distribution ont développé des stratégies visant à amener le client dans les grands centres commerciaux, celles-ci concernent en particulier les assortiments (progressivement réduits dans les moyennes et petites surfaces) et les offres promotionnelles, qui ne sont disponibles que dans les centres les plus grands. Soit cette situation est acceptée et assumée et le centre-ville amorce son déclin et se vide très progressivement de ses cinémas et grands magasins ; soit on cherche systématiquement à localiser les nouvelles implantations commerciales d’intérêt régional dans le cœur de l’agglomération, pour assurer la vitalité des espaces publics centraux et promouvoir l’utilisation des transports publics.

S’agissant de grandes surfaces à vocation alimentaire, le problème est encore plus aigu. A cause des stratégies commerciales des grandes enseignes visant à amener le client dans les plus grandes surfaces, un centre comme Balexert déstabilise les aménités commerciales des communes avoisinantes dans un rayon de 5-10 kilomètres : les centres commerciaux de Meyrin, du Lignon, d’Onex, Planète Charmilles, les petites implantations commerciales de Châtelaine, de Vernier, du Grand-Saconnex et de la Servette sont fragilisées par la présence de ce « paquebot » surdimensionné.

Dans le cas de Balexert, reste la question de la desserte par les transports publics. Tous les clients ne remplissant pas trois cabas de 5 kilos, les transports publics peuvent potentiellement capter une part significative des déplacements d’achats. Dans ce cas du tramway à Balexert, cette desserte apparaît cependant comme un bel alibi ! L’accès aux transports publics sera certes un peu amélioré par rapport à la situation actuelle, puisqu’il y aura des escalators qui permettront de se rendre directement dans les commerces, plutôt que de devoir prendre un passage souterrain, puis traverser le parking à pied. Mais ce ne sont là que des détails car le tram ne dessert que très marginalement le bassin de chalandise du centre commercial. Seuls les habitants de Meyrin, de la Servette et du centre-ville pourront en bénéficier, soit autant de quartiers très bien équipés en aménités commerciales... Si la volonté de desservir Balexert était autre chose qu’un vernis, une véritable desserte en étoile serait prévue depuis le centre commercial, soit des liaisons fréquentes et directes vers le Grand Saconnex, Vernier, Le Lignon, Châtelaine, Onex... Mais la question se repose : de telles liaisons seraient-elles souhaitables pour les commerces de ces localités ?

L’agrandissement de Balexert se fera sans doute grâce à la bonne tactique de ses promoteurs avec l’appât du tramway. Il amènera son lot de trafic, avec un peu de pollution supplémentaire dans un quartier où les normes sont dépassées. Le centre-ville en souffrira, tout comme les commerces des quartiers alentours, dont certains sans doute fermeront, comme aux Avanchets déjà actuellement. Surtout, les bonnes vieilles théories sociologiques poussiéreuses de la ségrégation sociale dans les agglomérations seront vérifiées : chez les pauvres, on peut développer les nuisances, car il ne savent pas se défendre... Car oui, j’ai oublié de le relever, Balexert est situé dans un des quartiers les plus défavorisés du canton de Genève. Sur la forme, il y a de quoi être admiratif, sur le fond, cynique sans doute...


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